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En quoi la rencontre amoureuse s'avère-t-elle si complexe ?

Dernière mise à jour : 7 oct.

L’amour, au sens du couple, est un dédale complexe qui mène à une connaissance de soi, à travers une myriade de fantasmes, satisfaction et déception tout aussi grande, aussi bien qu’à une rencontre d’âme à âme. Certes, l’idée d’une rencontre de deux êtres fait hospice de destin, part mystique de la vie que l’on n’explique pas, et l’on veut bien croire en sa force divine qui nous dépasse mais bien qu’il puisse y avoir un tel acteur dans une rencontre, c’est bien dans les profondeurs de son être que se dessinent les enjeux de cette dernière. C’est ce qu’elle révèle sur soi, sur cette part méconnue qui sommeille dans l’ombre, et qui, à travers la souffrance, se réveille. Il y a là, nous n’en doutons pas, une des raisons du destin qui décide de réunir deux inconnus, non pas par hasard, mais dans la perspective d’un processus d’individuation. Ainsi ces attendus loupés et ces inattendus qui heurtent et qui nous font part de cet aspect que l’on appelle animus et anima et qui, en chacun de nous, exprime une énergie opposée à son genre. L’autre, qui creuse ce manque par son absence, étaye probablement un manque déjà inné qui ne pourra jamais être comblé, installé originellement par la position que l’âme décide d’incarner, soit l’homme ou la femme, ne pouvant choisir les deux à la fois. Ce n’est pas sans rappeler le mythe d’androgyne racontant l’homme et la femme comme un être unique possédant quatre bras, quatre jambes et deux visages, et qui dans sa complétude a provoqué la colère de Zeus. Ce dernier a scindé l’humanoïde pour former deux être bien distincts : l’homme et la femme. Depuis cet évènement, chacun part à la recherche de sa moitié, dans l’espoir d’une [ré]union totale. Projet impossible, s’il en est, qui aura au moins le mérite de mettre en surbrillance cette part latente de soi, à condition d’être en introspection, ce qui arrivera tôt ou tard. C’est à travers les contes et les légendes, héritages de l'humanité, que nous explorerons les difficultés que connaissent les couples dans leurs engagements et dans la quête de l’autre, quête de soi.





Les contes sont une source de représentation de la vie humaine, qui puisent eux-mêmes leur savoir des mythes et légendes d’autrefois, les plus reculés de l’humanité, colporteurs des besoins humains. Les premiers sont les dieux, être suprêmes ayant pour autant les mêmes tares et les mêmes désirs que les hommes, et ainsi les mêmes destinées. « Dieu est à notre image », Prométhée nous a conçus selon le modèle des dieux. Il semble donc que, désirant et enviant les dieux, les hommes souhaitent se rapprocher d’eux. Ainsi, leurs erreurs seront les nôtres, leurs triomphes également. Par l’héritage culturel qui remonte à la nuit des temps, ces histoires qui traversent les âges et qui semblent démodées aujourd’hui restent pourtant « efficaces » pour celui qui les « entend ». Elles retracent le parcours tumultueux de la quête de l’amoureux, évoquent les embûches qu’il faut décrypter comme un accomplissement de son soi plus que l’obtention de l’objet désiré, qui, nous le savons, sera de courte durée. Les épreuves que rencontre l’individu dans sa relation amoureuse sont représentatives de la complexité de la tâche que paraît être la découverte de soi. Ainsi, c’est la parole, ce langage dont Lacan dépoussière son importance dans la psyché, qui s’ancre de plus en plus au fil du temps par les conteurs, qu’il devient, probablement, presque impossible d’en échapper. Son influence inconsciente nous inspire et nous guide vers ce chemin de notre individuation, à travers les mêmes erreurs et projections nécessaires à faire pour transmuter les imagos parentaux et les parties manquantes à soi, révélées par le manque à l’autre.

Je commencerai par un conte islandais qui illustre, d’une façon assez primitive, la quête de son anima pour l’homme, et pour la femme les conséquences d’un attachement régressif envers le père. Le conte s’intitule « La barque de pierre » :


" Un roi et une reine ont un fils, Sigurður, beau, fort et adroit. Lorsqu'il est en âge de se marier, son père lui indique un roi étranger, père d'une fille charmante qui serait un bon parti, et Sigurður part à sa rencontre. Arrivé auprès du roi étranger, il lui demande la main de sa fille, qui lui est accordée à condition qu'il séjourne aussi longtemps que possible sur place, car le roi, vieux et malade, n'est plus vraiment en état de gouverner. Le jeune homme accepte, mais demande à pouvoir rentrer dans son pays lorsqu'il apprendra la mort de son propre père. Les noces sont célébrées, et bientôt de cette union naît un fils. Alors que l'enfant est dans sa deuxième année, Sigurður apprend la mort de son père et embarque avec sa femme et son fils pour retourner chez lui. Au bout de quelques jours, le vent tombe et le navire demeure encalminé. Tandis que Sigurður dort, la reine, demeurée sur le pont avec son fils, voit approcher une barque, qui se révèle bientôt être de pierre et occupée par une horrible femme sorcière, qui monte à bord. Elle lui arrache ses vêtements et les revêt, lui enlève l'enfant et met la reine dans la barque en lui jetant un sort, pour que jamais sa course ne s'arrête avant qu'elle n'arrive chez le frère de la femme troll, dans le monde souterrain. La femme troll prend la place de la reine, abusant le roi par son apparence, et lui parle durement. Sigurður, bien que surpris du changement d'attitude de sa femme, jusque-là douce et calme, ne détecte pas la supercherie, obéit à ses ordres et fait mettre la voile vers son pays, le vent s'étant remis à souffler, et le navire aborde. Cependant, l'enfant ne cesse de crier et il faut lui trouver une nourrice, une femme de la cour qui parvient à l'apaiser. La vie se poursuit même si le roi trouve son épouse bien changée. Un jour, deux jeunes gens, joueurs d'échecs qui fréquentent la cour, sont logés dans une chambre attenante à celle de la reine et l'épient par une fente du mur. Ils l'entendent déclarer : « Lorsque je bâille un peu, je suis une petite demoiselle ; lorsque je bâille davantage, je suis à moitié troll ; lorsque je bâille pleinement, je suis tout à fait troll ». Ce disant, elle bâille, se transforme en troll, et un géant à trois têtes – son frère – surgit dans la chambre, déposant une énorme assiette pleine de viande devant sa sœur qui l'avale goulûment. Puis il disparaît et la fausse reine reprend forme humaine. Quelque temps plus tard, une très belle femme vêtue uniquement de sous-vêtements en lin blanc apparaît devant la nourrice. Elle porte une ceinture de fer reliée à une chaîne qui s'enfonce sous terre. Elle embrasse l'enfant, puis le rend à la nourrice, et redisparaît par le plancher. Elle revient le lendemain, tout se passe de la même façon, mais avant de disparaître elle dit tristement : « Deux sont passés, il n'en reste qu'un ». La nourrice, effrayée, va alors raconter l'aventure au roi. Celui-ci s'installe le lendemain dans la chambre, l'épée à la main. La dame apparaît, le roi reconnaît sa femme et tranche la chaîne, ce qui provoque un terrible grondement sous terre mais libère la reine de l'enchantement. Ils s'embrassent et la reine raconte au roi comment la femme troll l'a placée dans la barque, comment elle a traversé une sorte d'obscurité avant de se retrouver chez un troll à trois têtes qui a voulu coucher avec elle. Le troll l'avait enfermée dans une pièce en la menaçant de l'y laisser à jamais à moins qu'elle ne lui cède. Elle avait alors imaginé de lui faire croire qu'elle lui obéirait, si seulement elle pouvait voir son fils trois jours de suite, pensant que cela lui fournirait un moyen pour qu'on lui vienne en aide. Le troll avait accepté, mais lui avait attaché la chaîne à la ceinture afin qu'elle ne puisse s'échapper. Lorsque Sigurður avait tranché la chaîne, le troll, qui habitait sous la ville, était tombé dans un gouffre, et c'est son agonie qui avait provoqué le terrible grondement. Le roi Sigurður comprend alors pourquoi sa fausse épouse était devenue si acariâtre : il la fait lapider, puis écarteler par des chevaux sauvages ; les jeunes gens racontent enfin ce qu'ils ont vu, ce qu'ils n'avaient pas osé faire plus tôt. Le roi marie la nourrice à un homme de haut rang, et le bonheur revient à la cour."

La première chose à noter dans ce conte est qu’il démarre sur une base masculine plutôt saine, bien que portant le poids de l’héritage, et dont l’attitude des personnages masculins est relativement adaptée. Le roi de l’île décide, dans une démarche de succession du royaume, d’envoyer son fils conquérir une princesse « charmante » d’un « bon parti », dans un pays lointain. Le fils s’engage dans cette quête par loyauté envers son père, afin d’endosser la responsabilité du royaume qui peut être vu comme un fardeau dont nombre de prince se serait volontiers passé. Il est donc question de prendre la responsabilité du père par loyauté envers ce dernier, et tout se passe normalement. C’est une succession passive plus qu’un modèle du genre primitif que l’on peut trouver dans Totem et tabou de Sigmund Freud. Cette loyauté déteint chez l’individu construisant son idéal de soi sur les mêmes traces du parent du même sexe, en général. Ceci « l’oblige », d’une certaine façon, à guérir les blessures parentales. C’est un devoir hérité.

Ainsi, le jeune prince quitte le berceau de son enfance pour réaliser sa quête du féminin, et c’est le père qui l’y pousse. On note l’absence de réaction de la reine, ce qui peut faciliter le départ du prince. La conquête de cette princesse convoitée représente l’aventure, la traversée du monde et les dangers qu’il recèle. Il est dit « par de là les mers », soit l’autre monde. Il est question de voyage initiatique, et dans tout voyage initiatique le véritable trésor est ce que l’on découvre en soi.

Une fois la princesse conquise, et après une période de latence ou le couple vit des jours heureux, les choses viennent à s’envenimer avec la mort du père du jeune prince. Le couple doit donc quitter le royaume du père de la princesse pour succéder à celui du prince. C’est un retour sur les terres de son enfance, avec toutefois sa part féminine, l’anima, qui aura encore un chemin évolutif à réaliser. La place du prince est différente, elle est celle du roi, car ayant trouvé son anima, il accède à un rang social supérieur, sans quoi il serait resté au stade de l’enfant, privé de ses besoins d’expansion vitale.

Il est important de noter, même s’il n’y ait pas fait mention plus que ça dans le conte, que la princesse devra quitter son père. La fonction féminine devra se détacher des liens familiaux pour assumer son rôle dans sa nouvelle vie, au niveau conscient.

Lors du voyage de retour, il y a une mise en veille diurne du prince et de ses compagnons. Nous pouvons apparenter cela à une baisse du niveau de conscience, laissant place à l’ombre chez le prince, représentée par la sorcière. C’est évidemment une nécessité, à laquelle il aura tôt ou tard fallu se confronter. La sorcière débarque et prend, pour un moment, la place de la princesse sous son apparence en vue de tromper. Paraissant la même personne, c’est dans une bipolarité frustrante qu’elle agit auprès du prince et de son fils. Ce dernier voit sa mère douce, aimante et rassurante remplacée par la mère dévorante, sorcière qui dévore quantité monstrueuse de viande crue.

Cette figure est la mère castratrice, celle qui angoisse, étouffe et freine dangereusement les besoins de croissance et d’expansion d’âme de l’enfant. Elles sont les fonctions féminines du prince qui sont en dualité, en cours d’évolution. C’est l’aspect négatif, dévorant, de l’absence également, le mauvais sein de la mère.


Ainsi, par l’abaissement de la conscience du prince, cette part de l’anima s’empare de l’autre et met en exergue la bipolarité que peut exprimer une femme aux côtés d’un homme. Au retour du royaume, le peuple ressent d’ailleurs une « gêne » face à cette princesse au comportement bien étrange. Ce n’est pas sans se souvenir de ces couples que l’on croise et qui nous marquent par l’aspect castrateur que revêt la femme envers son homme. Nous nous posons bien souvent la question discrète : « comment fait-il pour la supporter ? ». Pour autant il existe, ou existait, une femme aimante et douce dans l’intimité. Ce décalage est exprimé dans le conte comme ceci : « Lorsque je bâille un peu, je suis une petite demoiselle ; lorsque je bâille davantage, je suis à moitié troll ; lorsque je bâille pleinement, je suis tout à fait troll ». « Vu à travers la fente du mur » démontre par cette symbolique de la fente un « extérieur » adorable et un « intérieur » dévorant, parce que ce dernier est l’ogresse qui dévore de la viande crue, l’aspect carnassier de la mère.

Quand cet amour est unilatéral il ne laisse pas l’enfant vivre, au point que si le père venait à manquer, l’amplitude des conséquences serait d’ordre psychotique. C’est ce que l’homme fuit dans une relation de couple, cet étouffement affectif qui est passivité pour lui, l’antinomie du mouvement, qui pour lui est une perte de vitalité. Cette passivité au féminin est la maison sécurisante tenant l’extérieur, donc l’action, pour hostile et intolérable. Il est probable que l’homme, dans son inconscient, ressente ce danger, une atrophie du masculin qui peut l’amener à la folie dont il a pu ressentir des bribes à travers les phases dépressives, paranoïdes et schizoïdes provoquées par les allées et venues de la mère. Mais il a appris, à ces âges-là, à symboliser la mère, la fantasmer lors de ses absences et à repousser ses assauts affectifs empreints de projections phalliques. L’âge adulte sera de la même teinte, et l’homme devra ramener à la conscience ces phases encore actives. La prise de conscience permettra un rééquilibrage et de surpasser la figure maternelle, qui a pu faire défaut auparavant entre le féminin qui apporte passivité, replis et amour sécurisant et le masculin qui s’en extrait pour être en mouvement.

C’est la première partie de l’analyse, partie objective, d’un individu sur le plan affectif : la relation au parent. Ensuite vient l’analyse subjective, l’analyse du soi dans son processus d’individuation. Ce dernier soumet l’hypothèse que nous avons en notre for intérieur ces tendances du féminin et du masculin. Ce conte relaté ici met principalement en exergue l’ombre du féminin à affronter. Cela se passe entre le nouveau roi et la sorcière, libérant de ce fait la princesse. Ce n'est donc pas la princesse qui tue le troll mais bien le roi qui se débarrasse de la figure maternelle. Ce travail est celui du héros masculin qui a le courage de se libérer. Le héros est un des archétypes du masculin qu’il est nécessaire d’éveiller pour avoir le courage de briser ses chaînes.

Il est aussi question, dans ce conte, du chemin que doit parcourir la princesse pour accomplir son rôle maternel et d’épouse. Les chaînes qui la retiennent au géant à trois têtes n’est pas sans rappeler Cerbère, le chien à trois têtes, gardien des enfers. Cette prison effective qui la relie au géant est une allégorie, celle de son affection envers son père qu’elle a dû quitter, sans doute à contre cœur. L’attachement d’une femme envers son père est bien souvent plus excessif que celui d’un homme envers sa mère. L’œdipe féminin ne se termine jamais tout à fait, il reste actif et elle le projette allègrement envers son époux. Cet attachement au père tournera au mauvais caractère envers l’époux qui aura pour charge d’endosser le rôle de l’image paternelle idéalisée. Cette attitude de comparer sans arrêt l’époux au père idéalisé l’empêchera de remplir harmonieusement le rôle maternel.

Le conte qui suit montre également, et de façon plus ostentatoire, le dit « complexe de la mère », qui rattache le fils aux désirs castrateurs et dévorant de la mère. Dans ce conte, il en vient à sacrifier l’épouse, au nom de la mère. Mais une résurgence s’annonce sous la symbolique des jumeaux, à travers une longue période de latence :

Les jumeaux aux cheveux d’or C’est l’histoire d’un roi qui veut se marier ; pour ce faire et trouver une épouse, il se promène dans la ville, à la recherche d’une femme à son goût. Par une fenêtre ouverte, il entend deux jeunes filles qui parlent et l’une d’elles dit : - Si le roi m’épousait, je lui donnerais la fille la plus belle de la terre ! Et l’autre dit : - Si le roi m’épousait, je lui donnerais deux jumeaux aux cheveux d’or ! Le roi désire aussitôt connaitre celle qui a fait la promesse des jumeaux aux cheveux d’or et, la rencontrant, en tombe amoureux, lui demande de l’épouser et en fait sa femme. Le couple est heureux et, bientôt, la jeune femme est enceinte, mais une guerre éclate aux frontières du pays et le roi doit s’absenter, laissant sa femme à la garde de sa mère. Or, la vieille belle-mère déteste cordialement la jeune femme et lorsque celle-ci met au monde les enfants, deux jumeaux aux cheveux d’or, comme elle l’avait promis, la belle-mère les fait prendre, enterrer vivants et met à leur place deux chiots ; elle fait enfin écrire au roi que la reine est une menteuse. La preuve de son imposture est qu’elle a mis au monde deux chiots, et non les jumeaux espérés. Le roi, fou de douleur, fait écrire qu’on emprisonne la reine au fond d’un cachot et il est si chagriné par ce qui s’est passé qu’il ne revient pas pendant de longues années. Il continue de guerroyer, laissant le royaume sous la direction de sa mère. Quand il revient quelques années plus tard, la première chose qu’il voit dans la cour du château, ce sont deux arbres tout à fait merveilleux dont les feuilles sont en or. Le roi ne se lasse pas de les regarder. Ces arbres ont poussé, bien sûr, là où sont enterrés les deux enfants. Le roi ne le sait pas mais il passe beaucoup de temps auprès d’eux, il écoute la chanson du vent dans les feuilles et, bientôt, sa mère, la reine mère, en conçoit une violente jalousie et, feignant une maladie très grave, lui dit qu’elle ne pourra guérir que si on lui fait un lit de bois de ces deux arbres qui sont là dans la cour. Le roi est très malheureux de tout cela mais, voyant sa mère bien malade, il n’ose pas lui refuser ce don. Il ordonne donc que soient coupés les arbres. On en fait des planches, on en fait un lit, et bientôt la reine mère dort sur ce lit. Et la nuit, les planches se mettent à craquer et l’une dit : - Comment dors-tu, mon frère ? Et l’autre dit : - Pas trop mal, mais je me demande ce que devient notre mère au plus profond de son cachot. Bref, la reine mère ne ferme pas l’œil de la nuit ! Le lendemain matin quand le roi lui demande si elle va mieux, elle lui dit qu’elle ne sera tout à fait guérie que si l’on brûle ce fameux lit, le lit dans lequel elle a dormi cette nuit. Le roi, voyant sa mère si malade, et après quelques hésitations, accède à son désir et fait dresser un bûcher sur la place du château, sur lequel on brûle le lit. Et voilà que deux flammes s’élèvent et retombent sur le sol ; ce sont deux agneaux au pelage doré qui sont là. Le roi s’éprend des deux agneaux et ne les quitte plus. Et bien entendu, la reine mère est de nouveau passionnément jalouse et elle retombe malade… Elle dit au roi qu’elle ne guérira que si elle mange de la chair de ces agneaux. Le roi est à nouveau très malheureux mais, voyant sa mère si mal en point, hésite à lui refuser ce qui pourrait la guérir. Finalement, il donne l’ordre de faire sacrifier les animaux et de donner la chair à manger à la reine. On sacrifie donc les deux agneaux et un serviteur part avec les deux peaux dorées pour les laver à la rivière. Au moment où il les plonge dans l’eau, les pelages lui échappent des mains et disparaissent… Un chasseur, se promenant quelque temps plus tard au bord de l’eau, aperçoit un coffre. Ouvrant le coffre, quelle n’est pas sa surprise d’y voir deux enfants à la chevelure dorée qui dorment paisiblement ! Il emporte le coffre à la maison et dit à sa femme : - Regarde, toi qui n’as pas d’enfants, ce que le ciel nous apporte ! Et il élève les enfants jusqu’à leur adolescence. A leur adolescence, les jumeaux demandent à leur père adoptif de les laisser aller par le monde pour vivre par eux-mêmes et gagner leur vie. Ils sont musiciens ; l’un porte une flûte, l’autre une guitare, et ils vont de-ci, de-là, avec des vêtements simples et un bonnet qui cache leur chevelure. Ils gagnent leur vie en donnant des aubades dans les maisons, les fermes, les châteaux. Et ils arrivent au château du roi, leur père. Là, ils demandent à s’abriter pour la nuit, payant leur nuit d’une aubade. La reine-mère qui est là, ne veut pas les laisser entrer. Et le roi qui entend la discussion, s’approche et lui demande la raison de cette discussion. Ayant appris ce que font les enfants, il leur dit : - Mais si ! Entrez et chantez, montrez moi ce que vous savez faire. Alors, ils accordent leurs instruments de musique et chantent une chanson dans laquelle ils parlent de l’hirondelle : « L’hirondelle a fait son nid mais, bientôt, un faucon a ravi ses petits et elle tournoie en se lamentant autour du nid vide. Mais bientôt le faucon sera puni et l’hirondelle retrouvera ses petits ». Le roi tombe dans une profonde méditation après cette chanson et leur en demande le sens. Alors, enlevant leurs bonnets, ils montrent leurs cheveux dorés, se font reconnaître et lui disent : - Nous sommes tes fils et la reine, notre mère, a été injustement punie. La reine mère est confondue et jetée en prison. Le roi retrouve sa femme et ils vécurent des jours heureux.



L’image de la mère castratrice et dominante est ici plus que soutenue. Le roi est sous son emprise et l’on constate d’ailleurs qu’il n’est nullement fait mention d’un père, qui aurait permis sans aucun doute une harmonisation. Il manque donc une autorité masculine dans ce royaume. Objectivement, nous l’avons vu dans le conte précédent, il y a un complexe dans la relation parentale, d’ordre peut être plus castrateur encore. Subjectivement, une résurgence s’annonce. Elle est symbolisée par les jumeaux aux cheveux d’or, c’est une force masculine nouvelle et nécessaire dans l’équilibre puisque la mère marâtre veut voir ces jumeaux disparaitre. Ces derniers sont ce qui va naître de l’union du roi et de son épouse, celle qui est l’opposé de la mère. C’est donc naturellement cette nouvelle force masculine qui marque au roi et qui lui permettra de faire évoluer son féminin et d’enfermer la mère marâtre. La symbolique de la prison est justifiée et est retournée contre la mère puisque c’était cette dernière qui emprisonnait son fils, d’une certaine manière. La féminité est dans le second temps de la vie d’un enfant la prison auquel ce dernier aspire à sortie. L’anima reste dans la vie d’un homme un danger d’emprisonnement dont il cherchera à s’en défaire coûte que coûte par une attitude dominante. Car l’homme prétendra enfermer la femme pour ne plus risquer de retrouver l’énergie passive le dominer et l’empêcher de développer la sienne. L’homme en a une peur psychotique, comme nous l’avons vu précédemment, mais pour autant il cherche, comme la femme, l’unité intra-utérine. Son agressivité dominante envers la femme peut être expliquée comme suit : la délicate opération de remplir ses besoins d’unités et de conserver ses besoins d’expansion individuelle.

Cela étant, le véritable équilibre est au niveau subjectif, dans l’évolution de l’imago maternel que doit entreprendre l’anima. Pour la femme, c’est la même chose, car s’il y a souvent dans les contes une marâtre, une sorcière ou une ogresse hostile auprès de l’homme, c’est expliqué par une immense attente l’obligeant à se comporter comme cela. C’est l’espérance d’avoir enfin ce qu’elle n’a pas pu avoir : cet amour oublié par une mère trop occupée par le frère, et un père dont elle n’est pas le phallus. Cette position inversée par rapport au petit garçon la confronte toute sa vie à l’attente de l’objet estimable qui, par les mots et les actes, lui fera se sentir complète ou presque. Cette souffrance du manque à l’autre, qui est bien souvent vécue silencieusement quant à l’absence d’expressivité de l’homme, l’amène à être étouffante. C’est cette tendance que tente de montrer le symbolisme de la mère-marâtre, de la sorcière ou de l’ogresse dans son attitude menaçante. Et qu’elle soit contre l’époux ou contre le fils, il est question du même transfert : celui du père manquant, ne remplissant pas le rôle espéré.

Tout ceci doit être remonté au conscient pour comprendre les projets et les différents aspects de l’homme et de la femme dans le couple, et ces prises de conscience doivent se travailler intérieurement dans une volonté de synergie nouvelle. De cette dernière qui est féminin/masculin naîtra un équilibre mais elle est difficile à travailler car elle est la tension des contraires. Dans l’opposition de ces deux énergies psychiques, le monde du féminin est celui du sentiment, de l’amour et de la patience qui met au monde. Il est aussi passivité, intériorisation et don de soi quand l’homme est l’énergie de l’action, du mouvement, parfois


empreint de violence mais aussi de créativité et d’extériorisation. La tension des contraires est imputable à de nombreuses représentations de vie telle que nous la connaissons : l’esprit et la matière ; le bien et le mal ; l’ombre et la lumière ; la terre, féminité et fécondation, et le ciel, masculinité et spiritualité. C’est une dyade, les deux faces d’une même pièce. Plus les deux faces s’opposent plus elles s’attirent, comme la lumière qui, lorsqu’elle éclaire l’objet, appelle l’ombre derrière ce dernier. On trouve de nombreux couples d’opposés, ou couples

de complémentarité, ou deux attitudes extrêmes l’une de l’autre se rencontrent. Ces types peuvent s’exprimer par ces couples psychiques : rationnel-irrationnel ; activité-passivité ; introversion-extraversion. Ce sont les types psychologiques qui différencient une attitude d’une autre. Carl Gustav Jung en a fait une nomenclature. Ces couples d’opposés, projetés sur ce qu’ils permettent d’obtenir dans la vie courante, seront l’objet d’admiration chez l’un comme chez l’autre.

Si, comme le propose l’anthropologue René Girard, on admire en secret, à travers la haine, ce que son plus grand rival possède et qu’on ne possède pas, il en va de même pour le couple. Mais le cheminement est inversé. En effet, l’amour-passion-admiration est alimenté par l’autre lorsqu’il manifeste une attitude opposée que l’autre désire en secret mais qu’il ne possède pas. Si le début était promesse de réunification de ces opposés, l’individu prendrait bien vite conscience de cette impossibilité. La séparation dans la haine prendra le pas sur l’amour-passion originel. A l’inverse de ces couples de complémentarité, les couples de similitude seront durables. Si l’amour est mesuré, aucune haine à la hauteur de l’amour-passion ne pourra se manifester, ni une trop grande déception, ni une trop grande culpabilité.

Il apparait que pour que ces deux polarités s’équilibrent c’est à l’intérieur qu’il faut les réunifier et non dans l’objet désiré. A une phase d’extraversion qui adapte un individu à son milieu doit succéder une phase d’introversion qui l’adapte aux conséquences de la première phase, ou prépare la suivante. C’est une sorte de « conjugaison des contraires » que l’individu doit rechercher en lui. Elle se traduit donc par un rétablissement des tendances masculines et féminines.

Cela se fait par plusieurs phases dans lesquelles l’imago prendra plusieurs formes. Un homme aura une image du féminin en perpétuelle évolution, passant tout d’abord par la mère étouffante, aux différents archétypes dont les manifestations seront signes d’évolution. Ainsi la gamme de couleur peut aller de la femme fatale, à la sorcière, à la grand-mère sage ou à une forme divine. La femme fatale fera office de destruction pour l’homme rigide, macho, trop masculin, qui aura besoin de cette présence féminine pour restaurer sa vision du féminin qu’il jugeait jusque-là comme un simple objet. Cela le conduira irrémédiablement vers sa destruction, promesse de renaissance. Elle peut être également Hélène, qui, malgré sa grande beauté extérieure, cache une énergie ravageuse qui conduira Paris à la destruction du royaume de Troie.

La guerrière, ou l’amazone, est une autre figure du féminin. Elle est la Jeanne d’Arc, qui animée d’une énergie masculine plus forte, « porte la culotte » dans le couple et assume les revenus, les tâches, etc. Elle est la projection de la mère autoritaire et dynamique, indépendante vis-à-vis des hommes, et qui « tenait la baraque ». Apparaît ensuite la mère-déesse, mère de toutes les mères puisque, représentée par exemple dans les rêves sous l’aspect de la grand-mère sage et bienveillante. C’est aussi la vierge chrétienne, ou bien Isis, déesse de la vie mais aussi de la mort. Elle sauve Osiris mais place également un serpent mortel sur le chemin du dieu soleil Râ. Kali est aussi une représentation du pouvoir de la vie et de la mort, elle est la déesse Hindous, mère bienfaitrice capable de la plus grande des destructions. Cette figure est la terre mère, qui donne la vie et la reprend. Elle est la sagesse et participe à l’équilibre juste du monde, celui de l’amitié et de la discorde qu’Empédocle nous a proposé durant la Grèce antique.

Le profond travail de l’homme sera donc de découvrir ces tendances du féminin en lui, endormies dans l’ombre, effrayantes souvent, afin de faire évoluer ses fonctions sentimentales, passives et inspirantes, comme la muse qui inspire, par sa beauté et sa stabilité, l’artiste. Le type de rencontre extérieure sera l’image de cette évolution interne, et les conflits qu’elle recèle seront le travail à accomplir pour élargir son psychisme et acquérir un état perceptif plus subtil et une faculté d’amour moins conquérante.

La démarche est différente en ce qui concerne l’animus chez la femme. Comme nous l’avons vu précédemment, la vision de l’anima chez l’homme est univoque : elle est la femme mythique, idéale, le retour aux sources maternelles, elle est unique. Chez la femme l’animus recèle au contraire nombre de figures qui s’entrecroisent, et qui sont des projections vers l’avenir pour s’éloigner au contraire de l’origine maternelle. C’est dans ce but de s’éloigner de la mère originelle que s’explique sans doute la richesse du complexe paternel, qui contient le père, le frère, le cousin, le professeur, etc. Il y a donc l’homme primitif, le « Tarzan », le sportif, le Père, le séducteur, le héros, l’intellect et autres. L’animus est d’une grande richesse, et il sera difficile pour l’époux, sur lequel est projeté tous ces aspects, d’assumer ce rôle si complet. L’épouse peut être déçue, pourtant elle veut le sauver de cette incomplétude. Est-ce l’exemple de la mère qui s’octroyait pour tâche de protéger et de sauver son petit garçon du danger ? Ou bien est-ce sauver l’homme de sa bestialité ? Dans le conte « la belle et la bête », l’amour de la femme tente de rendre à la bête sa part humaine, soit la douceur, la subtilité et la beauté. Elle tente d’éveiller sa féminité, car sans cela, comment obtenir de l’homme ces mots d’amour manquants ? Lui qui ne sait s’exprimer que par la sexualité. Ce n’est pas suffisant pour la femme mais elle est attirée par la bête, cette force sexuelle et bestiale qui gît en elle et qui l’effraie. Pour que cette force transmute en un « Eros » plus subtil et sacré, il faudra qu’elle reconnaisse cet instinct violent et l’intègre à sa conscience.



Pour conclure, je dirais que l’amour place le sujet d’un modèle économique à un modèle dynamique, ou plusieurs forces se percutent dans un projet d’individuation. Cette émotion passionnelle est donc un cheminement peut-être plus solitaire qu’on ne le pense, ou l’autre est le berger, sorte d’étoile polaire, qui, malgré ces embûches, mène vers la réalisation et la prise de conscience des tendances masculines et féminines internes. Le travail passe par le regard, le reconnaissance et l’intégration de chaque partie manquante en soi que le binôme pointe du doigt par sa présence. Au niveau de la conscience, ce travail permet un meilleur compromis dans le couple, plus facilement réalisable grâce à un amour plus indépendant, non plus complémentaire mais similaire. Ce cheminement long et complexe est source d’inévitables discordes du couple mais néanmoins nécessaires pour le rééquilibrage interne. C’est ainsi que les contes retracent le parcours tumultueux du héros, qui une fois l’ombre vaincue, finissent de la meilleure des manières, c’est-à-dire par la célèbre formule : « Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants ». Cette formule qui a bercé notre enfance est comme une indication vers notre destination, l’unification de nos tendances.

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